C’est la figure la plus facile à repérer et la plus difficile à réussir. Aligner des mots ne produit aucun effet en soi ; tout dépend de leur nombre, de leur ordre, et de ce qui les relie.
Qu’est-ce qu’une énumération ?
Une énumération est la juxtaposition d’au moins trois termes de même nature dans une phrase. Elle produit un effet d’abondance, de saturation ou d’exhaustivité, selon la longueur de la liste et l’ordre des éléments. On parle d’accumulation quand la liste s’allonge au point de déborder.
Les effets possibles
- l’abondance : la liste donne à voir une richesse, un foisonnement.
- la saturation : elle submerge le lecteur, qui perd le compte. Effet d’étouffement.
- l’exhaustivité : elle prétend tout dire, et rassure ou inquiète selon le contexte.
- la monotonie : une liste d’éléments semblables dit l’ennui, la répétition, l’absurde.
- l’amplification : chaque terme dépasse le précédent, jusqu’à la démesure.
Le quatrième effet est le moins évident et le plus utile en écriture. Une énumération d’actions identiques, il se levait, il travaillait, il rentrait, il dormait, dit une vie entière sans qu’aucun mot ne la commente.
La gradation, l’énumération ordonnée
Quand les termes s’ordonnent selon une intensité croissante ou décroissante, l’énumération devient une gradation. C’est presque toujours plus efficace qu’un ordre arbitraire.
La gradation la plus célèbre du théâtre français est celle par laquelle Cyrano décrit son propre nez, en agrandissant chaque terme : un roc, un pic, un cap, une péninsule. L’effet comique tient entièrement à l’ordre, et il disparaîtrait si les quatre mots étaient permutés.
La règle pratique en découle : placez toujours le terme le plus fort en dernier. Une énumération qui s’affaiblit en avançant retombe, et le lecteur en garde le sentiment d’un raté.
Asyndète et polysyndète
Deux termes techniques désignent la manière de relier les éléments, et le choix change complètement le rythme.
- asyndète : aucune conjonction, seulement des virgules. Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu. Effet de rapidité.
- polysyndète : une conjonction devant chaque terme. Et la mer, et le vent, et la nuit. Effet d’ampleur et de solennité.
- énumération simple : virgules puis et devant le dernier. C’est l’usage neutre.
La polysyndète est l’outil du souffle. Elle allonge la phrase, elle impose une respiration entre chaque élément, et c’est pourquoi la Bible et Hugo en font un usage constant. L’asyndète produit l’effet inverse, celui de l’urgence.
Les quatre défauts qui font rater une énumération
Trois défauts reviennent, et ils sont faciles à corriger une fois repérés.
- les termes de même longueur : la liste devient mécanique. Variez les syllabes.
- les termes de même registre : quatre synonymes ne font pas une énumération, ils font une répétition.
- la liste trop courte : deux termes forment une opposition, pas une accumulation. Il en faut au moins trois.
Un quatrième défaut est plus insidieux : l’énumération qui remplace la description. Nommer dix objets d’une pièce ne la fait pas voir. Un seul objet bien décrit vaut mieux qu’un inventaire, sauf si l’inventaire lui-même est le sujet.
Comment l’employer ?
- Trois termes pour l’effet de totalité, sept ou plus pour l’effet de saturation. Entre les deux, la liste flotte.
- Le plus fort en dernier, toujours.
- Variez les longueurs pour éviter l’effet de catalogue.
- Choisissez vos liaisons : virgules pour la vitesse, conjonctions répétées pour l’ampleur.
L’inventaire comme forme littéraire
Poussée jusqu’au bout, l’énumération cesse d’être une figure pour devenir la structure entière d’un texte. Plusieurs auteurs du vingtième siècle en ont fait leur méthode, et le procédé s’est révélé beaucoup plus fécond qu’on ne l’aurait cru.
- Rabelais, au seizième siècle déjà : des chapitres entiers d’énumérations de jeux, de livres, de jurons.
- Georges Perec : Je me souviens aligne quatre cent quatre-vingts souvenirs impersonnels, sans commentaire.
- la Tentative d’épuisement d’un lieu parisien du même auteur : trois jours à noter ce qui passe place Saint-Sulpice.
- les catalogues et les listes de la poésie contemporaine, qui refusent la hiérarchie entre les choses.
Ce qui rend ces textes lisibles, alors qu’une liste devrait ennuyer, tient à un principe simple : l’auteur s’interdit de commenter. Le lecteur fait lui-même le travail d’association, et c’est ce travail qui produit l’émotion. Une liste commentée redevient un texte ordinaire, et perd tout son intérêt.
L’exercice est excellent pour un débutant. Notez pendant vingt minutes tout ce qui se passe devant vous, sans rien qualifier, sans rien relier. Relisez trois jours plus tard : vous trouverez dans cette liste brute plus de matière que dans la page de description que vous auriez écrite à la place.
Questions fréquentes
Combien de termes faut-il pour une énumération ?
Au moins trois. Deux termes forment une opposition ou une balance, pas une accumulation.
Quelle différence entre énumération et gradation ?
La gradation est une énumération dont les termes sont ordonnés par intensité croissante ou décroissante. Toute gradation est une énumération, l’inverse n’est pas vrai.
Qu’est-ce que l’asyndète ?
La suppression des conjonctions de coordination dans une énumération, qui accélère le rythme. Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu en est l’exemple canonique.
À retenir
- Au moins trois termes de même nature.
- Cinq effets : abondance, saturation, exhaustivité, monotonie, amplification.
- La gradation ordonne par intensité. Le terme le plus fort va en dernier.
- Asyndète pour la vitesse, polysyndète pour l’ampleur.
Sur le rythme des phrases, voyez notre article sur le rythme ternaire. Sur les figures en général, celui sur l’allégorie.